Day to day #2 Ma vie de stagiaire en Inde

J’ai attendu un petit moment pour vous parler de ma vie ici, que mon quotidien ait pris forme, que ma routine se soit doucement installée...


J’ai attendu un petit moment pour vous parler de ma vie ici, que mon quotidien ait pris forme, que ma routine se soit doucement installée. La beauté de ce pays continue alors de m'émerveiller, mais l’habitude lui a donné un goût encore différent.





 J’habite à Cochin. J’adore cette phrase. 

J’habite à Cochin avec l'une de mes meilleures amies, Laura. Elle et moi, on se connait depuis le collège, période à laquelle on commençait déjà à tracer notre avenir : nous voulions travailler dans le milieu médical. Dix ans plus tard, nous voilà externes en médecine. Le trajet est long, difficile à parcourir, pour devenir médecin, mais à la fois si beau. Je ne me verrais nulle part ailleurs, rien ne me passionne autant que cette science. Rien, si ce n’est les voyages, et le sport. D'où ce rêve, né en première année de médecine et alimenté depuis au gré de mon évolution : celui de réaliser un stage de médecine en Inde, de me recréer une vie en Inde. Si vous me suivez depuis quelques temps, vous savez peut-être que j’adore me façonner un nouveau quotidien loin de chez moi, et que c'est ainsi que je suis partie un an en Erasmus en Pologne. De cette année d'expériences inédites est né un nouveau rêve, celui de l'expatriation. On en reparlera peut-être par ici dans quelques années, qui sait ? Mais avant cela...


Laura et moi, sur notre terrasse à Cochin. C'est de là qu'a été prise le coucher de soleil en tête de cet article


 Pourquoi l’Inde, pourquoi Cochin ? 

Je crois que c'est à cause de mes parents. C’est leur faute si la beauté de ce pays m’ensorcelait avant même que j’ais pu poser des images sur les mots, des sensations sur les émotions. Leur faute si le tourbillon d’Hommes, de poussière et de couleurs de l'Inde me fascine depuis ma plus tendre enfance. Le récit de leur voyage en Inde, c'est ce qui a fait naître mon envie d’ailleurs. Ils étaient jeunes et amoureux, téméraires ou courageux. Ils sont partis cinq semaines, sacs sur le dos, explorer l'Inde du Sud. De ce voyage au bout du monde, ils sont revenus plein d’amour et d’anecdotes, qu'ils me content depuis mon plus jeune âge. Alors pourquoi l'Inde ? Je ne sais pas, parce que sa magie m’a envoûtée à travers les mots berçants de mes parents, probablement.


Premières impressions indiennes fidèles à mes rêves, je suis amoureuse de ces couleurs

Mais quand il a fallu choisir une ville, mon cœur s’est affolé. J’ai regardé la carte de ce pays, tout est si vaste ! J’ai alors fait appel à la communauté estudiantine, épluché les forums, même vieux d’il y a 10 ans, et contacté les hôpitaux au hasard de mes trouvailles. Le Lakeshore Hospital and Research Center est bien vite sorti du lot. Il se trouvait à Cochin, dans l’Inde du Sud, au bord de la mer, au centre du Kerala. Quelques recherches plus tard, nous étions conquises, Laura et moi.


Heureuse dans les ruelles peu touristiques de Fort Cochin


 À propos de Cochin et du Kerala 

Où est Cochin ? Carte de l'Inde trouvée ici

Situé au sud-ouest de l'Inde, Cochin est un ancien comptoir portugais puis hollandais puis anglais, le plus grand port maritime du Kerala. Le Kerala représente l'état possédant le plus fort taux d’alphabétisation, le meilleur indice de développement humain et la meilleure espérance de vie en Inde, ainsi que le seul où les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Les femmes sont d'ailleurs respectées ici, nombre d’entre elles font des études et travaillent. Bref, pour un premier voyage en Inde et pour deux filles seules, cela nous semblait être la meilleure situation possible. Laura s’est acheté son premier backpack et nous sommes parties.


Laura et son petit sac à dos à Dubaï, lors de notre escale


 Et maintenant, à quoi ressemble notre quotidien ? 

6h50, le réveil sonne. Je n’ai pas perdu la mauvaise habitude de me tirer des bras de Morphée en parcourant les réseaux sociaux. Pourtant, chaque minute est précieuse et je me défais vite de mes draps climatisés.
7h15, le professeur de yoga frappe à la porte. Comme tous les matins en semaine, on déroule nos matelas dans le salon les jours de pluie, sur la terrasse quand le temps nous le permet. On y enchaîne les salutations, étirements et renforcements musculaires. Aucune myofibre n’est épargnée, le corps tout en entier se met en mouvement. Quand la température grimpe trop vite, on allume le ventilateur au plafond. J’aime sentir sa brise dans mes cheveux lors des moments de repos, allongée sur le dos…


Downward facing door amélioré

Laura et notre professeur de yoga

8h15, Namasté, ce n'est pas une légende, on emploie bel et bien ce mot pour remercier notre professeur. Une douche, un bon petit déjeuner et on saute dans le rickshaw, direction l'hôpital ! C'est bruyant, chahutant et parfois un peu effrayant, mais pourtant apaisant. La circulation est dense le matin, les piétons, vélos, scooters, motos, rickshaw, voitures, bus et camions se partagent une chaussée parfois bien étroite. C’est un bal d'adrénaline, un shoot d'humanité s’entrecroisant. Les cheveux au vent, les yeux grand ouverts et un sourire aux lèvres, je me délecte de cet instant du quotidien, mon préféré.


L'un des nombreux canaux de Cochin, semblable à celui que l'on suit le matin en rickshaw

9h45, le rythme va pouvoir s'accélérer. Cela fait trois heures que je suis réveillée, laps de temps parfait pour que le corps et l'esprit ait eu le temps de se mettre pleinement en route. J'adore ça. Le yoga le matin, le petit déjeuner tranquille ensuite, les quarante minutes de rickshaw. J'arrive à l'hôpital en pleine forme, prête pour un deuxième commencement.
Les consultations débutent, en malayalam comme d’habitude. Je ne comprends que quelques mots mais m'habitue aux sonorités et intonations. Petit à petit, j’intègre même le balancement de tête de droite à gauche à mes propres réponses.
On me regarde et on me sourit, on m’explique, on m’apprend. Tout le monde est si gentil ici. On finit par nous reconnaître dans les couloirs et nous saluer, l’agent de sécurité du rez-de-chaussée nous offre des bonbons le midi et on n'a plus besoin de signer nulle part pour justifier de notre venue, on fait partie de la vie de cet hôpital maintenant.

À midi, si on est chanceuse, le médecin que l’on suit fait une pause café avec son staff : un tchai coffee (café au lait) et un gâteau, quinze minutes et la valse des consultations repart.


Laura et notre repas de Docteurs

A quatorze heures le médecin nous libère pour la pause déjeuner. Bien souvent, il reste dans son bureau manger son tupperware en vitesse, parfois on le retrouve au restaurant des médecins. C’est là que l’on se retrouve tous les jours, Laura et moi. Les serveurs nous connaissent et nous accueillent avec un grand sourire. On a nos petites habitudes : le buffet végétarien à 1€, l'eau rose et bouillante pour se désaltérer, le black ou tchai coffee pour se requinquer. Puis nous nous insérons de nouveau dans la chorégraphie des consultations, toujours un peu en retard parce qu'on a beau se dépêcher, la pause des Indiens est toujours plus courte.

16h ou 17h, on salue le médecin et son staff avec un grand sourire et on ôte notre blouse blanche, on redevient des touristes presque comme les autres. Presque parce que ça fait maintenant un mois que l’on vit ici et qu'on ne se fait plus avoir sur le prix des rickshaw, des boissons ou des biscuits.
Dix minutes plus tard, notre rickshaw nous dépose à Kundanoor, l’un des carrefours les plus busy de la ville. Pile devant l'arrêt de bus pour Fort Kochi, histoire de montrer qu'on n’est pas des touristes comme les autres. Si on a de la chance c’est le bus jaune qui arrive en premier, pas climatisé mais confortable et pas trop bondé. Quand on est là un peu plus tard, c'est l’orange, le bus pour touristes toujours rempli de locaux uniquement en cette basse saison, climatisé et aux grandes vitres comme des baies vitrées pour profiter du paysage. Et les jours où l'on sort encore plus tard de l'hôpital, c’est le bus bleu, le moins cher, celui où l’on est serrés comme des sardines, sans climatisation mais sans vitre ni porte non plus alors pas de souci, c’est aéré ! Ce qui est bien ici c’est que l’avant du bus est réservé aux femmes et l’arrière plutôt pour les hommes, pas de souci de main baladeuse quand on fait un trajet de trente minutes collés serrés.


Le fameux bus bleu, dans les rues d'Ernakulam

On prend alors la route en direction d’Ernakulam pour un bain de foule et de klaxons aux allures de modernité empoussiérée, ou Fort Kochi pour rentrer à la maison. Puis on ressort les soirs où ni la fatigue de la journée ni la mousson ne parviennent à nous décourager. On se rend dans le quartier juif aux milles et unes boutiques, sur la promenade du bord de mer de Fort Cochin ou à cinq minutes de chez nous retrouver nos échoppes à fruits et légumes, notre petit plaisir, comme un marché permanent.


La market area d'Ernakulam, la ville moderne

Notre parc préféré dans Ernakulam, sur la Marina Drive

Temple hindou, entre Mattanchery et Fort Kochi

À Fort Kochi, non loin de chez nous

Adolescents dans les rues de Fort Kochi, réunis au hasard d'une photo

Marchand de fruits

Gros plan exotique


Vue typique de Fort Kochi, avec ses filets de pêche chinois


 En pratique, ça marche comment la médecine en Inde ? 

Il me serait bien difficile de parler de l’Inde toute entière parce que ce pays est administré fédéralement, chaque état possède ses propres lois et particularités. Je ne parlerai donc ici que du Kerala, l'état où je vis depuis un mois.


Publique ou privé ?

Le service médical se divise en service publique et privé. En bon état communiste, les hôpitaux gouvernementaux du Kerala prodigent des soins gratuits à toute la population. Leur capacité et leur budget sont cependant inférieure aux besoins, c’est pourquoi l’on voit naître des dizaines d'hôpitaux privés. La ville de Cochin en compte une trentaine. C’est dans l’un de ses meilleurs hôpitaux privés, le Lakeshore Hospital and Research Center, que Laura et moi effectuons notre stage. Nous n’avions pas du tout connaissance de tout cela avant de choisir cet hôpital. Est-ce qu'on l’aurait choisi quand même, en connaissance de cause ? Je ne sais pas. Je suis un peu déçue de n'être au contact que d’une partie de la population indienne, la classe moyenne qui peut se permettre de payer intégralement ses frais médicaux. Mais en même temps, un hôpital publique nous aurait probablement demandé un réel travail médical, dans des conditions difficiles voire très difficiles. Je n'étais peut-être pas prête pour cela. Ici, au Lakeshore Hospital, on a le même rôle que les étudiants indiens : observateurs. On peut tout de même participer à l’examen clinique et à l’interrogatoire des patients si on le demande.
Les études médicales dans le Kerala sont ainsi privées ou publiques. Les places dans les centres hospitalo-universitaires requièrent cependant d’être parmi les meilleurs élèves à la sortie du lycée. Les recalés dont la famille possède les ressources nécessaires au financement d’études beaucoup plus chères se tournent donc vers les études médicales privées. À l’arrivée, le diplôme est le même, et tous les néo-médecins peuvent effectuer leur spécialisation dans le type d'hôpital de leur choix. Mais là encore, il est plus difficile d’être embauché au sein des hôpitaux publiques. La formation y est plus ressemblante au système français : les étudiants ont un rôle clinique et de l'autonomie très rapidement.


Mes deux amies internes et moi


Et du point de vue des patients ?

Les patients aux ressources suffisantes préfèrent se rendre dans les hôpitaux privés, où les soins sont plus personnalisés. En effet, peu de patients y sont vus chaque jour, ce qui permet de prendre plus de temps avec chacun. J’ai observé en toute consultation une vraie relation médecin-patient de confiance et d’empathie.
Les soins y sont de qualité ; les traitements et examens complémentaires disponibles sont les mêmes qu’en France, à une distinction près : le médecin corrèle toujours le plan thérapeutique proposé au niveau social de son patient. Celui-ci refuse parfois faute de moyens, ce qui est difficile à voir, pour nous étudiantes françaises habituées au confort de la sécurité sociale. Ici, même les mutuelles sont encore peu développées. Les prix restent tout de même abordables, et une solution est toujours trouvée. Les choix thérapeutiques, par contre, ne sont pas chaque fois identique à ce que l'on aurait proposé en Europe, car les médecins Indiens suivent plutôt les recommandations américaines ou anglaises. Aussi les médecins d'hôpitaux privés sont-ils libres de prescrire ce qu'il veulent, à part certains services qui doivent choisir dans la banque médicale de Lakeshore - business is business.


Alors, est-ce que je me ferais soigner ici ?

Oui. Oui, je fais confiance au Lakeshore Hospital. L'hygiène n’est pas aussi rigoureuse qu’en France, certes. Les médecins ont trop vite recours aux antibiotiques à mon goût, engendrant un nombre de bactéries résistantes sans pareil, c’est vrai. Mais tous travaillent pour chacun des patients comme s’ils faisaient partie de leur famille, avec à leur disposition les mêmes traitements modernes et efficaces que l'on trouve en France. Et chaque acte ou exploration est disponible bien plus vite qu’en France.



 En conclusion, l'Inde du Sud, on y va ou on y va pas ? 

C’est moins pire que ce que j'imaginais, que tout ce qu’on m’en avait dit : sale, bruyant, poussiéreux, pauvre et même miséreux, choquant. Non, non ce n'est pas si horrible. C'est même totalement à la hauteur de tous mes rêves. La nature dans la ville, partout, les cocotiers, les bananiers et les palmiers à chaque coin de rue ; les milles et une couleurs des saris, la beauté de corps et d'âme des Indiens, leur sourire, leur sourire partout, tout le temps, à chaque instant. Et la joie dans les yeux des enfants, leur malice quand ils nous demandent de les photographier, la curiosité des adolescents, le respect des adultes et leur regards, même leurs regards toujours insistants vont me manquer. On se sent exister ici. C’est ce que j’imaginais, en encore mieux.





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Julie La Blogtrotteuse©. Fourni par Blogger.